• Souvenirs d’Ami Boué

Quel que soit le gisement considéré et la phase de son développement, des questions reviennent : « quel est le potentiel de ce gisement ? », « quelle quantité de métal puis-je récupérer ? »

C’est pour éclairer ce potentiel et permettre à tous les acteurs d’avoir une meilleure vision de l’intérêt du gisement que les estimations de ressources et de réserves existent.

S’opposent alors deux visions sur la valorisation d’un gisement (Bouchind’homme, 2013):

  • Une logique industrielle attribuant un rôle central à la mine qui fait écran entre le gisement et les flux financiers. L’objectif est de générer à partir d’un gisement des flux de production constants, à rentabilité normale, sur des laps de temps le plus long possible. Les critères techniques et les critères économiques et financiers sont traités séparément. Cette technique d’évaluation, développée par les français dans les années 60-70 (notamment sous l’impulsion de G. Matheron, 1978) a été délaissée lors de la désindustrialisation des années 80 et est désormais remplacée par une logique purement financière, majoritaire en 2014 dans un secteur minier d’obédience anglo-saxonne.
  • Une logique financière qui consiste à établir un lien direct entre la répartition du minerai sur le gisement et les flux financiers. L’objectif est de générer à partir du gisement un maximum de rentabilité, le plus rapidement possible, au risque de laisser une partie de la ressource en terre. De ce fait les données économiques sont introduites très tôt dans le processus de valorisation. Cette méthode présente le gisement de manière avantageuse et est actuellement utilisée pour promouvoir les projets en vue de leur financement.

Cet article s’inscrit dans le cadre de la logique financière qui prévaut actuellement dans la plupart des études minières.

 

Qu’est-ce qu’une ressource ?

L’estimation d’un gisement, sur la base des sondages, conduit à calculer le minerai et le métal qu’il contient. Ces valeurs correspondent au potentiel maximal du gisement : ce sont les ressources.

 

En pratique, comment calcule-t-on les ressources ?

Il s’agit d’abord, à partir des données de sondage de définir les contours géométriques du gisement, puis d’en calculer le volume, la concentration (teneur en métal), et enfin le tonnage de métal.

Le géologue, à partir des données de sondages et de sa connaissance du contexte géologique, établit un premier modèle géologique visant à corréler, d’un sondage à l’autre, les différents corps géologiques entre eux, dont les corps minéralisés. Il est nécessaire d’établir une teneur de coupure (teneur minimale en métal) pour définir géographiquement et quantitativement les limites des corps minéralisés. Il convient également de tenir compte de contraintes d’exploitation comme la largeur minimum exploitable. Le modèle géologique, initialement sous forme de coupes interprétées, évolue en modèle numérique à l’aide d’outils de modélisation informatique. Le modèle numérique fournit une représentation spatiale des corps minéralisés. C’est à partir de ce modèle qu’est définie l’enveloppe minéralisée.

L’enveloppe minéralisée est alors virtuellement découpée en blocs. La taille des blocs est choisie en fonction de la maille de sondage et des contraintes d’exploitation. A chaque bloc est ensuite attribuée une teneur en métal basée sur la connaissance fragmentaire des teneurs fournie par les sondages. Cette attribution est réalisée à l’aide de méthodes géostatistiques qui prennent en compte la variabilité spatiale de la teneur et la différence de volume entre les mesures et les blocs. Le résultat de cette étape permet de calculer les ressources.

Il n’y a, dans le calcul des ressources aucune considération économique, ni information précise sur l'exploitation minière éventuelle. La teneur de coupure est à ce stade d’évaluation semi-quantitative et les ressources sont généralement calculées pour un certain nombre de teneurs de coupure. Il n’est pas encore possible de répondre à la question «Combien de métal puis-je récupérer ?».

 

D’où l’importance des réserves !

L’ensemble des ressources n’est pas exploitable à 100 % du fait de leur répartition et des caractéristiques de l’exploitation minière envisagée (pente de mine à ciel ouvert, piliers en mine souterraine, coût du traitement…). L’intégration des critères économiques (coûts d’exploitation du minerai, de traitement et de commercialisation du métal, coût de réhabilitation …), techniques (pentes de fosse, largeur de galeries…), ainsi que juridiques, environnementaux, sociaux et gouvernementaux (limite de zone d’exploitation, mesures de protection environnementales, …) dans les calculs permet de calculer la part exploitable des ressources : ce sont les réserves.

Ces dernières correspondent aux parties des ressources, techniquement exploitables, où la vente du métal récupéré excède les frais d’exploitation. Le terme réserves ne suppose cependant pas nécessairement la mise en œuvre de l’exploitation ni la réception de toutes les approbations gouvernementales. Il signifie qu'il est raisonnable d'espérer de telles approbations.

Les réserves évaluées ne sont valables qu’avec des paramètres et à un niveau de connaissance actuels. Toute modification des paramètres ou de l’environnement conduira à leur évolution, à la hausse ou à la baisse…En effet, qu’en est-il si le prix de vente augmente de 50%? Certaines parties du gisement économiquement non rentables le deviendront, ce qui augmentera d’autant les réserves. A contrario, si les coûts d’exploitation augmentent de 30 %, certaines parties auparavant économiques ne le seront plus et seront déclassés en ressources résiduelles. Ainsi, un gisement n’a de réalité que dans un contexte économique donné.

La teneur de coupure est notamment précisée en fonction de plusieurs paramètres incluant : méthode d’exploitation, dimension des installations, coûts opératoires, prix du métal, calendrier de production, exigences de l’usine de traitement. Les réserves se définissent pour une teneur de coupure à partir de paramètres sélectionnés à un instant donné. Dans une logique financière, les teneurs de coupure varient en cours d’exploitation en raison de la mise à jour de ces paramètres, notamment des considérations économiques. Cette variabilité renforce l'idée essentielle qu'un gisement n'est jamais exploité à 100%.

 

Figure 1. Illustration du découpage de l’enveloppe minéralisée d’un gisement en blocs dans lesquels sont attribués des teneurs. Gisement d’or de Gounkoto (exploité par Randgold Resources au Mali). Information publique sur le web.

 

Peut-on se fier aux ressources et réserves annoncées ?

Les ressources et réserves sont avant tout des estimations, portant une part d’interprétation et d’incertitude statistique. Ces estimations ne sont pas déterminées avec le même degré de confiance suivant la quantité et qualité de l’information acquise sur le gisement. Ainsi les ressources d’un même gisement seront plus fiables à partir d’une estimation réalisée suivant un maillage de sondage de 100 mx100m, qu’à partir d’une estimation établie sur un plus large maillage de 500 x 500 m.

Il existe donc plusieurs catégories de ressources et réserves qui dépendent du degré de confiance dans l'information géologique disponible à propos du gisement, de la quantité et de la qualité des données acquises, du niveau de détail des informations techniques et économiques qui ont été générées et de l'interprétation des données et des informations.

En réaction contre les divergences et supercheries qui ont pu se produire dans le passé lors des annonces de ressources et de réserves par les compagnies minières (eg. scandale du gisement Bre-X Busang en 1994) les grands pays miniers ont développé des normes pour estimer et rendre compte des ressources et réserves minérales. Citons le code australien JORC et le code canadien CIM Ni-43-101, précurseurs de ce mouvement de réglementation, et majoritairement utilisés à ce jour. En réponse aux besoins qui émergent dans une économie globale, les normes d’estimation et de report des ressources et réserves tendent à s’homogénéiser et fournissent désormais des guides et terminologies communs et universellement applicables, initiative menée par le Committee for Mineral Reserves International Reporting Standards (CRIRSCO).

Ainsi la classification actuellement reconnue à l’échelle internationale subdivise les ressources minérales en ressources « présumées », « indiquées » et « mesurées », et les réserves minérales en réserves « probables » et « prouvées » suivant l'ordre croissant de confiance géologique, tel que montré dans le tableau 1 ci-dessous. Toute information publiée sur les ressources et les réserves doit faire l'objet d'un rapport technique rédigé par une « personne qualifiée » indépendante (sauf exceptions) et doit être déposé auprès des responsables du territoire. La « personne qualifiée » est un ingénieur ou géoscientifique membre d'une association professionnelle et comptant au moins 5 ans d'expérience dans le domaine de l'exploration minérale, de la mise en valeur, de l'exploitation ou de l'évaluation de projets miniers. Elle possède aussi une expérience pertinente par rapport à l'objet du rapport technique.

Grâce à ces normes internationales, les divergences et déconvenues dans l’estimation et le compte rendu des ressources et réserves minérales se sont considérablement amoindries. Ces normes laissent cependant place à l’interprétation pour les géologues, et « heureusement, disent certains experts, qui avertissent qu’une approche uniquement quantitative dans le secteur des ressources naturelles serait un contresens »

Tableau 1. Classification des ressources et réserves suivant la norme canadienne CIM NI 43-101

 

Notes

Présumée : niveau de confiance faible, minéralisation identifiée dans quelques échantillons mais la continuité géologique et la continuité des teneurs ne peut être démontrée. Typiquement, sont disponibles des données d'affleurements, tranchées, développements et forages. La confiance dans les estimations n'est pas suffisante  pour permettre une analyse économique. (Il n'y a donc jamais de réserves correspondant à ce niveau de ressources).

Indiquée : niveau de confiance raisonnable. Données suffisamment abondantes pour supposer (sans  démontrer) la continuité géologique et/ou de la minéralisation. La confiance dans les estimations est  suffisante pour permettre une analyse économique et éventuellement une conversion en réserve.

Mesurée : niveau de confiance élevé. Les données sont assez abondantes et rapprochées pour démontrer la  continuité géologique et/ou de la minéralisation. La confiance dans les estimations est suffisante pour permettre une analyse économique et éventuellement une conversion en réserve.

Les réserves minérales, qui sont un sous-ensemble modifié des ressources minérales indiquées et mesurées (montrées à l'intérieur du cadre en tireté de la figure), exigent de considérer des facteurs affectant une extraction profitable et nécessitent d’être estimées avec la participation de plusieurs disciplines.

 

Références :

Bouchind’homme J.F., 2013. Gestion des ressources en terre. Mines&Carrières. Hors-Série n° 207, 63 pages.

Matheron G., 1978. Estimer et choisir: essai sur la pratique des probabilités. Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris. 175 pages.