• Le fonds

Ce drame s’est joué à trois personnages principaux : le géologue Jacques Deprat (1880-1935) — son nom a qualifié « l’affaire » — le paléontologiste Henri Mansuy (1857-1937), le « mineur » Honoré Lantenois (1863-1940). La géologie francophone en fut secouée autour de 1920 et la question resurgit périodiquement jusqu’au milieu du XXe siècle.Une longue enquête lui a été consacrée par l’auteur (1990). Elle a été récemment utilisée par un best-seller anglais de Roger Osborne (1999, réimprimé en 2000 en édition de poche), puis dans la thèse de Jean Béhuc Gueteville (2005).

Formé auprès de grands maîtres, Alfred Lacroix pour la pétrographie et Pierre Termier pour la tectonique, Jacques Deprat, après sa thèse en Eubée, travailla en Corse pour le Service de la carte géologique : le premier, il décrivit le volcanisme permien et affirma le charriage de l’ensemble « alpin » des schistes (« schistes lustrés ») de l’est de l’île. Considéré par Pierre Termier (dans une lettre à Lantenois) comme « l’un des meilleurs parmi les jeunes savants », il est recruté en 1909 au Service géologique de l’Indochine par ce dernier, qui coiffe la Direction des mines, avec promesse — réalisée en 1913 — de le diriger.

Installé à Hanoï avec les siens, Deprat réalise de 1909 à 1917 un travail de terrain colossal et monte un Service modèle dont l’activité se mesure au nombre impressionnant de mémoires publiés. Deprat est assisté entre autres par Henri Mansuy, ancien ouvrier autodidacte, pris en affection par le professeur Verneau, du Muséum, puis par l’ingénieur en chef Lantenois qui l’engage au Service géologique de l’Indochine. Mansuy deviendra, quoique sans aucun diplôme, un spécialiste apprécié des faunes paléozoïques, formé auprès d’Henri Douvillé, le célèbre professeur de l’École des mines. Ainsi va-t-il déterminer les fossiles récoltés par Deprat mission après mission. L’importance des résultats obtenus par Deprat dans les domaines cartographique et structural et par Mansuy en paléontologie, est telle qu’aux séances des 8 et 22 janvier 1917 de la Société géologique de France, Pierre Termier et Emmanuel de Margerie, autre « pontife », font assaut d’éloges envers les deux hommes et réclament pour eux « une récompense nationale ». Et le président de la Société, le général Jourdy, célèbre spécialement son compatriote jurassien Deprat, auteur des « formidables nappes préyunnanaises ».

À peine un mois plus tard, Lantenois reprend ses fonctions à Hanoï, son propre successeur , André Lochard étant mobilisé. Et le drame commence. Mansuy qui, jusqu’alors, semblait dans les meilleurs termes avec Deprat, accuse son jeune chef de forfaiture pour avoir introduit des trilobites européens dans ses récoltes. La contestation porte sur dix échantillons de l’Ordovicien et du Cambrien. Il faut rappeler que les récoltes du seul Deprat se chiffrent à des milliers de fossiles (la seule mission 1916 en comportait quelque 2 500) qui — à l’exception des dix exemplaires de l’accusation — n’ont jamais été contestés. Ces fossiles ont été déterminés par Mansuy et figurés par celui-ci dans des mémoires signés par les deux hommes. Les conditions de  récolte, de détermination et de publication ont été détaillés précédemment (Durand-Delga, 1990). Dans un certain nombre de cas, Henri Douvillé a entériné les déterminations de ces trilobites dont l’origine extrême-orientale n’a été discutée que longtemps après, en 1917.

Alerté par Mansuy, Lantenois convoque Deprat, qui nie formellement toute fraude. Sa première réaction est d’affirmer qu’il a bien récolté ces trilobites dont il a — avec  Mansuy — souligné chaque fois le cachet européen, et qu’il n’y a aucune objection dirimante à ce que des formes européennes se retrouvent en Asie orientale. Un « rapport Hébert » recueille cette défense de Deprat. Se cabrant violemment contre une injonction de Lantenois, son chef hiérarchique, de fouiller devant lui le site de Nui-Nga-Ma, en Annam, d’où proviendraient deux des trilobites contestés, afin d’en trouver de nouveaux. Deprat refuse. Une « Commission de discipline » le suspend et le rétrograde (par trois voix contre deux) pour « refus d’obéissance ». Suivent divers évènements tragi-comiques qui agitent la « potinière » de Hanoï.

En août et décembre 1917, Lantenois fait secrètement (et maladroitement) expédier à l’École des mines de Paris les trilobites contestés et les documents les décrivant, plus les commentaires confidentiels de Mansuy. Cette fois, Henri Douvillé est formel : les fossiles viennent d’Europe. Deprat est atterré mais il accepte l’expertise du vieil académicien. Et il crie à la machination, prétendant que ses propres fossiles ont été remplacés par d’autres fossiles d’origine européenne lors de l’envoi secret de Lantenois. Mais il est aisé à  Douvillé de montrer que les fossiles qu’il a reçus s’identifient à ceux qui ont été dans les mémoires imprimés cosignés par Deprat et Mansuy ! Deprat imagine alors que les substitutions ont été faites par Mansuy dès la remise de ses récoltes à ce dernier. Et il s’effondre, physiquement et moralement.

À ce stade, la procédure disciplinaire s’enlise car personne à Hanoï n’est apte à juger d’un litige d’ordre scientifique ! Le gouverneur général offre à Deprat, qui accepte avec joie, de renvoyer la question en métropole. Une « Commission des savants » constituée par le ministre des Colonies sur proposition du Conseil de la Société géologique de France, présidée par Emmanuel de Margerie — ami de Lantenois —, se réunit en mai 1919 au Collège de France, dans le laboratoire de Lucien Cayeux. Outre de Margerie, qui la préside, et Cayeux, ont accepté d’en faire partie, Léon Bertrand, Jules Bergeron (seul compétent en matière de Paléozoïque ; apparemment sceptique, il mourra avant la fin des débats), et René Chudeau. Après douze pénibles séances, où s’affrontent Deprat et Lantenois, tous deux crispés et outranciers, la sentence est prononcée. Elle innocente Mansuy et condamne « à l’unanimité » Deprat. La commission n’a pas jugé bon d’interroger Mansuy, resté à Hanoï. Pour faire bonne mesure, Emmanuel de Margerie fait radier Deprat de la Société géologique de France, fait unique dans l’histoire de cette respectable association. Le proscrit disparaît de la science. Sa famille subsiste grâce à des aides familiales ou amicales.

Jacques Deprat se reconvertira en homme de lettres. Il va écrire de 1926 à 1935 treize romans, généralement publiés chez Albin Michel. Il sera cité en 1930 pour le prix Goncourt et, en 1931, obtiendra le Grand Prix des Français d’Asie, son roman Le Colosse endormi étant préféré à La Voie royale de Malraux ! Cela prouve son introduction dans le monde littéraire d’alors. Mais c’est surtout Les Chiens aboient (1926) qui nous importe. Il y dénonce férocement ses accusateurs, ce qui agita le microcosme des puissants de l’époque en géologie, dépeints sans complaisance. Ces romans étaient signés « Herbert Wild » et c’est sous ce nom que Deprat est connu dans le monde des pyrénéistes. À sa mort, survenue lors d’une chute en montagne, un concert d’éloges célébra le grimpeur de cran exceptionnel, qui laissa parmi ses compagnons de cordées — maints articles en témoignent — le souvenir d’un homme intègre et pur …

Il faut cependant apprécier « l’affaire des trilobites », qui est autre chose. Deux attitudes sont possibles :

  • Il n’y a pas eu de fraude : les dix exemplaires de trilobites contestés ont bien été récoltés en Extrême-Orient. C’était la première thèse de Deprat, qu’il abandonna devant le verdict de Douvillé. C’était, il faut le rappeler, ce qu’affirmait, avant 1917, Mansuy lui-même dans ses mémoires. Jusqu’à maintenant, en dehors du fait qu’en un point (Nui-Nga-Ma) on n’a pas retrouvé les formes de trilobites que Deprat affirme y avoir découvertes — ce n’est qu’un argument négatif, par nature discutable —, il faut rappeler que Jacques Fromaget, lointain successeur de Deprat à Hanoï, a cité des trilobites (« Trinucleus cf. ornatus » et « Dalmanites cf. socialis ») — a priori « européens » eux aussi ! — dans la même chaîne annamitique, en 1927 et 1954. Et on sait actuellement que certains trilobites (mêmes genres et espèces) se retrouvent au Cambrien tant en Europe que dans le sud-est de l’Asie, ce dont Mansuy affirmait véhémentement l’impossibilité. C’est dans ce sens qu’avait conclu l’enquête de 1990 : pas de crime et donc pas de coupables !
  • Seconde éventualité : les trilobites contestés viennent bien d’Europe. C’est l’opinion soufflée à Douvillé en 1917. Ce fut plus récemment celle de Jean-Louis Henry (1994) qui, interrogé sur les deux exemplaires retrouvés du « procès » et sur les figurations des autres trilobites, conclut lui aussi, pour les exemplaires de l’Ordovicien, à la réalité de la fraude.

Si l’on accepte la fraude, seuls deux hommes peuvent être suspectés : Deprat et Mansuy. Et le forfait aurait nécessairement commencé dès 1909 (année de l’arrivée de Deprat à Hanoï), le saupoudrage se faisant, de loin en loin, jusqu’en 1916. La question est alors : comment et pourquoi ?

Deprat est un géologue cartographe et tectonicien. Ce qu’il a connu du Paléozoïque et de ses faunes a été appris en Indochine auprès de Mansuy. Il lui était certes aisé d’opérer des mélanges lors de ses missions, mais il aurait dû partir de France — où il n’est pas retourné jusqu’en 1919 — avec ces fossiles, décidé à frauder sur des problèmes dont il ignorait alors l’existence. Toutefois, chef de service, dans une situation financière enviable, auréolé scientifiquement en France — et internationalement —, on ne saisit pas l’intérêt que cet homme d’une vive intelligence (que tous, même ses accusateurs, ont reconnue) aurait trouvé à embellir ses très importants résultats par de telles misérables opérations. Il aurait fallu qu’il fût fou, ce que la suite de sa vie permet difficilement de soutenir.

Mansuy, lui, a 53 ans en 1910 quand arrive Deprat en Indochine, où il est venu en 1901 en qualité de « préparateur » de Lantenois, passé « géologue » en 1904 et atteignant en 1910 la première classe de son grade, la même que son futur chef a obtenue. Le poste de chef du Service géologique est alors vacant, son titulaire Jean-Baptiste Counillon ayant été, par un oukase de Lantenois, mis à la retraite d’office. Mansuy, qui a appris son métier lors de trois longues missions auprès de Douvillé à Paris, peut logiquement espérer, vu son âge et son ancienneté en Indochine, obtenir ce poste, plutôt que Deprat, son cadet de 23 ans. Il peut légitimement avoir rapporté de France des exemplaires de fossiles de comparaison (comme en possédait déjà Counillon !). Sa singulière amitié avec le puissant Honoré Lantenois qui, en 1937, assistera son « ami et ancien collaborateur » lors de ses derniers jours à Paris et expédiera les faire-parts de décès, permet d’assurer que Mansuy était assuré, éventuellement, de l’impunité. On devrait alors suivre Raymond Furon (1955) et Arthur Birembaut (1963) qui, innocentant Deprat, ont désigné Mansuy comme le coupable. Notre enquête de 1990 avait refusé d’envisager un tel et durable machiavélisme …

M. DURAND-DELGA

Pour en savoir plus :
DURAND-DELGA, M. (1990). L’affaire Deprat. Travaux du Comité français d’Histoire de la Géologie, (3), 4 : 117-212.