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Geochronique 132

Carnet

Pierre VINCENT (1927–2014)

Pierre VINCENT

Le professeur Pierre Vincent nous a quitté le 10 avril 2014. Il avait 87 ans. La carrière de Pierre Vincent fut celle du géologue et du volcanologue que beaucoup ont connu, mais aussi celle d’un aventurier, d’un explorateur amoureux de l’Afrique.

Après sa licence de Sciences naturelles à la Sorbonne et une année à l’École nationale des mines de Paris auprès d’Eugène Raguin, en 1948-1949, Pierre Vincent est volontaire pour participer à la première expédition scientifique française organisée depuis 1840 en Terre Adélie, expédition dirigée par André-Franck Liotard. Pierre Vincent embarque alors sur le « Commandant Charcot » en tant que glaciologue et géologue. Malheureusement pour Pierre, la mission est bloquée par la banquise en vue de la Terre Adélie et ne peut débarquer. Pierre Vincent va alors découvrir (scientifiquement) près du cercle arctique son premier volcan, l’île de Sabrina, dans l’archipel des Balleny. De là, va naître une véritable vocation.

La première partie de la carrière de Pierre Vincent sera africaine. Dans un premier temps, il va travailler au Service des Mines et de la Géologie pour le levé de la Carte Géologique à 1/500 000 de l’Afrique, d’abord en Centrafrique puis au Tchad. Sur les pistes du Sahel, dans un paysage géologique largement dominé par les granites, les charnokites et les grès, il est bien loin des volcans. Après sept années de travail au Tchad, une formidable opportunité va alors s’offrir : lever la carte géologique d’une province volcanique peu connue, le Tibesti, situé au nord du Tchad.

Entre temps, Pierre s'est marié avec Jeanne-Françoise qui l’accompagne dans ces zones désertiques (nous avons tous en mémoire la photo de JF sur un chameau trônant dans le bureau de Pierre).

Le souhait d’effectuer une carrière universitaire est alors bien présent chez Pierre Vincent. Par l’entremise du professeur Jean Jung, avec qui il avait envisagé durant son parcours au Tchad d’effectuer une thèse, il entre en contact avec Louis Glangeaud alors professeur à la faculté des Sciences de Paris. En 1960, Pierre Vincent soutient à la Sorbonne sa thèse de Doctorat d’Etat sur les volcans du Tibesti. Moins d’un an après, le jeune docteur est recruté par le ministère de l'Education nationale à l'Université française.

Mais l’aventurier préfère l’Afrique…. Même si s’ouvre à lui une carrière universitaire, à sa demande, il est nommé en 1961 à l'université de Brazzaville en Afrique Centrale à  où il deviendra directeur de l'Ecole supérieure des Sciences, future faculté des Sciences. En 1965, il est muté au Cameroun à l'université de Yaoundé, situation qui offre l’avantage de le rapprocher des volcans du Tibesti. Deux ans plus tard, il obtient le titre de professeur. Dans chacune de ces affectations, Pierre Vincent crée un département de géologie. Il a également à cœur de faire partager ses découvertes à de grands scientifiques, français et étrangers. Il monte alors une nouvelle expédition au Tibesti avec des géologues de renom comme Pierre Bordet, grand arpenteur de la planète, et Giorgio Marinelli, patron de la volcanologie italienne, ou encore Haroun Tazieff.

Tout au long de ces cinq années au Cameroun, les recherches de Pierre Vincent sur le Tibesti se sont poursuivies. Il s'intéresse également aux volcans camerounais, dont l’imposant Mont Cameroun. Au total, ce sera plus de vingt ans passés à étudier la géologie de l'Afrique depuis les déserts du Sahel et du Tibesti jusqu’aux forêts équatoriales du Cameroun.

Au début des années 1970, intervient un changement majeur dans la vie et la carrière de Pierre Vincent. Le professeur Maurice Roques, alors directeur du laboratoire de géologie de Clermont-Ferrand lui propose de rejoindre le groupe qu’il constitue afin de  développer la volcanologie à l'université de Clermont-Ferrand. La deuxième partie de la carrière de Pierre Vincent sera donc auvergnate. Pierre Vincent arrive à Clermont en 1972. Il est nommé professeur à l’université de Clermont-Ferrand qui, quelques années plus tard, deviendra l’université Blaise Pascal. Il découvre le volcanisme auvergnat et prend la direction de l'équipe de volcanologie de 1974 à 1989. Il s’investit dans le projet de carte volcanologique de la Chaîne des Puys, dont la première édition paraîtra en 1975.

C’est là un véritable tournant pour la volcanologie clermontoise. Un groupe se constitue, bien ancré sur les bases que sont la géologie de terrain, l’observation des dépôts et des structures volcaniques. Pierre Vincent a fortement contribué à l’émergence de cette école clermontoise de la volcanologie qui conduira à la volcanologie actuelle.

Dès cette époque, Pierre Vincent s’intéresse bien évidemment aux volcans actifs de l’outre-mer français. Il travaille à l’île de La Réunion sur le Piton de la Fournaise, et aux Antilles, sur la Soufrière de Guadeloupe et la Montagne Pelée en Martinique. Il devient conseiller scientifique auprès des Observatoires volcanologiques Français, et dirige plusieurs thèses, en particulier sur La Réunion où un chenal sous-marin porte désormais son nom.

Sous son impulsion, des thématiques nouvelles et des horizons nouveaux sont explorés. C’est, par exemple, le cas avec les études menées sur le phréatomagmatisme, c’est-à-dire sur l’interaction des magmas avec l’eau, pour lequel l’équipe de volcanologie saura mettre à profit son expérience acquise sur les volcans du Massif central dans l’étude du volcanisme actif, comme aux Açores. C’est aussi le cas avec l’étude des glissements de flancs qui affectent les volcans, et dont l’importance est alors insoupçonnée. Il se rend au Mont St Helens, aux USA, peu après l’éruption cataclysmique de mai 1980. Ceci va déboucher sur une série d’études des glissements de flancs qui ont affecté les grands volcans antillais, mais aussi ceux du Massif central, comme le Cantal et les Monts Dore. Les déstabilisations des volcans sous-marins ou des îles volcaniques l'amènent tout naturellement à se pencher sur le cas de l'atoll de Mururoa, site d’expérimentation des armes nucléaires françaises. Cet ancien volcan aurait subi une déstabilisation de flanc. Une polémique s’en suit car le sujet est évidemment très « sensible » ! Pierre Vincent aura l’occasion d’exprimer son point de vue au niveau international dans de nombreuses conférences où il est invité.

Pierre Vincent travaillera aussi en Indonésie, en particulier sur le Krakatau. Il proposera une nouvelle interprétation de la grande éruption de 1883. Le tsunami aurait été déclenché par un glissement de flanc du volcan. Pendant cette période auvergnate, nombreux sont les « élèves » de Pierre qui ont soutenu des thèses, profitant de son savoir et de sa disponibilité. Enseignant sachant captiver son auditoire, il a également su orienter l’équipe des années 70-80 vers la volcanologie moderne.

À l’heure de la retraite, Pierre Vincent s’est découvert une nouvelle passion, ou plutôt à redécouvert une passion déjà ancienne : les cratères d’impact de météorites. Il va repartir en Afrique, au Tchad, en Libye, en Egypte. Pierre est d'ailleurs toujours resté en contact étroit avec la communauté pluridisciplinaire des « sahariens », tous amoureux du désert, et dont il ne ratait aucune réunion.

Dans le Massif central, il découvre une nouvelle structure d’impact. Il retournera aussi deux fois au Tibesti dans les années 90. Encore très actif à 87 ans, Pierre continuait à faire du terrain et travaillait encore, en ce mois d’avril où il nous a quitté, sur des articles concernant le Tibesti (un retour aux sources!) et les pépérites de Gergovie. Les séances de travail avec ses collègues du laboratoire Magmas et Volcans étaient encore nombreuses mais Pierre, savamment, évitait d'avoir un rendez-vous de travail le jeudi après-midi car c'était réservé à l'entraînement de ping-pong et c'était sacré ! Il s'était mis aussi au tir à l'arc...

Pierre Vincent a été pour tous ses collègues volcanologues, un « animateur » plus qu’un « patron ». Il aimait particulièrement le « terrain » où sa grande sagacité faisait merveille grâce à sa vision exceptionnelle en trois dimensions des phénomènes volcaniques ; et son art de les présenter…« avec les mains » !... Les longues discussions scientifiques avec Pierre étaient toujours « amicales » et se faisaient dans la bonne humeur, car sa jovialité finissait par désarmer le contradicteur. Nous avons tous apprécié son optimisme inaltérable, sa grande courtoisie, sa simplicité, sa disponibilité et sa chaleur communicative, ainsi que l’odeur de sa pipe. Pierre avait d'ailleurs une collection impressionnante de pipes ! Quant à sa « distraction », elle faisait partie du personnage, personnage attachant et d’une rare « élégance », au sens « noble » du terme, s'agissant de distinction morale et intellectuelle.

P. BACHELERY, P. BOIVIN, C. DENIEL, A. GOURGAUD, J.-F. LENAT

Pour des raisons d'homonymie, Pierre Vincent a publié sous le nom de Pierre M. Vincent.

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